Chapitre 2 : Ne pas chercher à comprendre
Il faisait beau, il faisait chaud. Les oiseaux gazouillaient gaiement, le vent chaud filait entre les feuilles roussies par le soleil, le bébé du deuxième étage braillait à cause de la
chaleur ambiante et je me forçais à sortir mes poubelles. Une vision totalement idyllique, vous en conviendrez, d'un été par chez moi. La sécheresse se faisait plus forte cette année que
toute les autres, au point qu'on se demandait s'il n'y avait pas un complot, là-haut, pour tous nous faire passer de vie à trépas par déshydratation. La sueur coulait au moindre mouvement.
Des petites gouttelettes fraîches glissaient dans mon dos. C'aurait pu être agréable sans l'atroce contraste avec le temps ambiant et le t-shirt qui me collait à la peau. J'avais envie d'une
douche, pour enlever tout ça et passer à quelque chose de plus agréable d'une odeur d'ordures trop chauffées. Par réflexe, j'ôtais avec mon avant-bras la fine pellicule humide sur mon front
avant d'arrêter tout mouvement. Un bruit, un peu curieux dans cette rue normalement déserte – surtout dans ces conditions, un bruit, disais-je, m'avait arrachée à mes lamentations.
Comprenez bien que dans ce coin-là, il n'y avait pas un chat avant que la nuit ne tombe. Littéralement. Aussi, quand vous entendiez ce que vous deviniez être des jurons dans une langue qui ne
vous disait fichtrement rien, votre curiosité en était naturellement réveillée. Surtout la mienne. Je me déplaçai donc vers l'auteur de cette litanie grossière et bifurquait au coin de ma
ruelle et de la rue principale pour m'y arrêter net et hausser les sourcils. Face à moi, l'homme au whisky – faute de meilleur nom – était appuyé à un mur, son haut en lambeaux. Curieusement,
les pans de tissu verdâtre n'étaient pas tâchés de sang et lui n'avait pas une égratignure de visible. Je m'y étais pourtant attendu, vu son état. Il était chancelant. Les yeux plissés à
cause de l'astre du jour, il semblait concentré à aligner les pieds l'un devant l'autre pour marcher, en lâchant, parfois, cette flopée de mots vulgaires que j'avais entendu peu avant.
« Bonjour. »
Je ne lui demandai pas si ça allait. Il était tellement évident que ce n'était pas le cas qu'une telle question était tout aussi stupide qu'inappropriée. En revanche, je fis quelque pas vers
lui, ayant peut-être vaguement en tête de l'aider, mais je n'en étais même pas sûre moi-même.
« Hum ? Oh... C'est toi. »
Oui, moi. Une partie de moi se demandait quand nous avions décidé de passer au tutoiement, mais son air hagard m'alertait trop pour que je rectifie le tir. Je fronçai juste légèrement les
sourcils, alors que je le vis regarder autour de lui avec un peu plus d'attention.
« Que fais-tu ici ?
- J'y vis. »
C'était direct, j'étais fière de moi. Je ne bafouillais pas devant lui, ne rougissait même pas devant son regard clairement scrutateur. Au contraire, je fis même un léger sourire, avant de
m'exclamer sur un ton plus léger.
« Vous semblez mal en point. Vous voulez boire quelque chose ? Un diabolo menthe ? »
Ma question lui arracha simplement un rictus amusé, avant qu'il ne grimace un peu. Passé cette courte modification faciale, il reprit un air nettement plus soucieux, même si cela ne l'empêcha
pas de se faire un brin moqueur.
« Tu peux me tutoyer. On a probablement le même âge. »
Certes, mais ça n'était pas le sujet. A l'instant, je me moquais bien qu'on passe du vouvoiement au tutoiement. Le soleil était haut dans le ciel – il n'était qu'à peine un peu plus de 14h –
et lui semblait à deux doigts de s'évanouir. Je me décidai rapidement. Sans prendre plus la peine de réfléchir, je franchis le mètre qui nous séparait, passai un bras autour de sa taille (et
sans m'émouvoir, c'était vous dire à quel point je ne pensais pas à ce que je faisais !) et le guidai jusqu'à l'entrée de mon immeuble. La douceur de la température ici était plus
qu'appréciable. J'aidai alors le jeune homme à s'appuyer contre le mur face aux boites aux lettres puis tentai de le regarder en face. Il avait fermé les yeux. J'en étais un peu déçue :
j'avais pensé y trouver une pointe de curiosité.
« Ne bouge pas d'ici, je reviens ! »
Je me précipitai dans la cage d'escaliers – il n'y avait pas d'ascenseur, malheureusement – pour atteindre mon petit appartement et rapporter un verre et une carafe d'eau. Je pris bien soin
d'y verser de l'eau fraîche, mais pas trop froide. Tiède, c'était totalement imbuvable, mais si je n'y prêtais pas attention, il risquait la syncope. Bref, attentive à cet ingrat – il ne
m'avait même pas remerciée ! - je lui descendis de quoi l'hydrater un peu.
J'avais crains qu'il ne se soit enfui entretemps. Certes, il n'avait pas émis de protestations quand j'avais voulu l'aider et l'avait trainé jusqu'ici, mais il me faisait l'impression d'un
homme fier. Peut-être un peu trop. Je ne savais pas vraiment pourquoi. En tout cas, je fus positivement surprise de constater qu'il s'était assis contre le mur où je l'avais amené
précédemment. Les jambes relevées devant lui et entourées de ses bras, je ne voyais guère que ses longs cheveux bleu marine, puisqu'il avait la tête appuyée sur ses avant-bras. Ma
contemplation s'arrêta là, alors que, surprise, je sentis une sorte de pression tout autour de moi. L'air se fit subitement suffocant, au point que je faillis en lâcher mon pichet mais
l'instant suivant, il n'y eut plus rien. Inutile de dire que je n'avais rien compris. La seule pensée cohérente (et encore) qui me traversa l'esprit était qu'il avait suffit qu'il me regarde
et me reconnaisse pour que tout cela cesse. C'était absurde.
Chassant donc cette stupide réflexion de mon esprit, je m'avançai vers lui, remplis un verre d'eau et le lui tendis. Il s'en saisit doucement et but sans un mot, tandis que j'exprimais enfin
la question qui me revenait en tête.
« C'était quoi ce... truc ? Enfin, cette espèce de pression, à l'instant.
- Rien. »
Rien. En d'autres termes, il y avait bien eu quelque chose, mais ça ne me regardait pas. Et vu le regard qui m'interdisait d'ajouter un mot sur le sujet, je supposai qu'il y était mêlé. Une
petite moue dubitative s'afficha sur mon visage alors que je lâchais finalement un soupir. Mieux valait ne pas chercher à comprendre.
« Je vais partir. Merci pour le v...
- Pardon ? Il en est hors de question ! Non mais tu as vu ton état ? »
Comptait-il donc mourir de déshydratation ? Son verre, à peine entamé, était déjà posé par terre. Lui avait amorcé un mouvement pour se lever, mais ma réponse l'avait stoppé net. Il ne devait
pas être très habitué à ce qu'on lui oppose une quelconque résistance, mais je n'allais pas le laisser filer comme ça. Il commença à ouvrir la bouche pour me répondre. Je préférai le couper
net.
« Plus tard, c'est d'accord. Là vous... tu n'as pas assez bu. Regarde comme tu peines à te lever ! V... Tu comptes tellement t'évanouir ? Tu n'as même pas l'air capable de faire dix
malheureux mètres sans tomber dans les pommes. Alors pour le moment, tu restes ! »
Je vis ses yeux s'écarquiller d'étonnement, alors qu'une certaine satisfaction s'emparait de moi. Si je devenais capable de lui dire non, c'est que ce qui me prenait auparavant quand j'étais
en sa présence était enfin passé. Ma conscience eut la décence de ne pas me contredire, quoi qu'elle n'en aurait pas eu le temps. Tout juste revenu de sa surprise, il éclatait de rire en se
laissant glisser au sol. Qu'avais-je donc dit qui soit à ce point hilarant ?
« D'accord maman.
- Oh ça va hein ! Si c'est pour te moquer, pars donc. Ciao ! »
Vexée comme un pou, je me dirigeai d'un pas majestueux vers les escaliers (d'autres auraient dit que j'avais un balai coincé dans le... mais c'est une question de point de vue). Je n'eus
guère le temps de dépasser la première marche que des bras me retenaient par la taille. J'avais l'ouïe fine déjà à l'époque, pourtant, je ne l'avais pas entendu arriver. Je fronçai un peu
plus les sourcils, puis me rappelai ma bonne résolution : ne pas chercher à comprendre.
« Tu es trop susceptible. »
Il y avait un rire dans sa voix. Un rire mal contenu – ou qu'il ne faisait pas l'effort de garder pour lui. C'était à l'en gifler, mais j'étais trop occupée à me maudire de rougir comme ça.
Je déglutis.
« L... Lâche-moi. »
Il riait. Il riait ! Cet idiot se moquait de moi, pauvre chose toute tremblante parce qu'il avait franchit le périmètre de sécurité me permettant de rester à peu près digne. Je n'étais pas
très objective, à sa place aussi, je m'en serais amusée, seulement je n'étais pas à sa place, mais à la mienne. C'était déjà moins confortable. Enfin, psychologiquement du moins.
« Dégage !
- Je croyais que je devais rester ?
- Tu as l'air en forme d'un seul coup.
- Tu me stabilises. »
Je sentais son souffle chaud contre mon oreille, alors qu'il baissait la voix pour me dire cette dernière phrase. Je sentais aussi son sourire. Ce fichu sourire que je lui aurait fait ravaler
à coup de poings si je n'étais pas un tout petit peu civilisée. Au lieu de ça, je soupirai longuement.
« Tu n'as pas besoin de moi pour rester assis contre un mur.
- Je pensais que tu ne me laisserais pas ici.
- C'est une façon détournée d'essayer de t'incruster chez moi ? »
Seul le silence me répondit. Le silence et une étreinte qui se resserra d'un coup et qui me coupa le souffle. Il ne faisait pas semblant d'avoir de la force. J'attendis un peu avant de
reprendre la parole. Si c'était bien ce que je pensais, s'il avait bien un vertige, lui parler n'aurait pas servit à grand chose. Et ce devait être ça car presque aussi subitement, il
desserra sa prise et me lâcha finalement.
« Ce qu'il ne faut pas faire, quand même. »
J'en profitai pour me retourner et le contourner. Une fois son verre ramasser, je lui fis signe de monter, restant prudemment derrière lui, à défaut d'avoir la place d'être à côté.
Heureusement, nous arrivâmes sains et saufs. Enfin saufs, surtout. Étais-je vraiment saine d'esprit pour laisser entrer chez moi un illustre inconnu dans le but qu'il aille mieux ?
Comprenez-moi. Je devais faire un mètre soixante-cinq pour cinquante-cinq kilos toute mouillée et habillée. Je faisais certes un peu de sport, mais rien qui ne me permette concrètement de me
défendre, à part si je devais fuir en nageant. Lui approchait du mètre quatre-vingt dix et pour ce que j'en voyais, il était tout en muscles. Une fois sur pied, s'il y avait un problème, je
ne m'en sortirai pas facilement, si je m'en sortais. Je préférai toutefois ne pas trop m'en soucier sur le moment et ouvrit la porte.
Mon appartement était assez sombre, les volets filtrant de la lumière en trop petite quantité pour qu'on y voit tout de suite quelque chose. J'allumai donc l'ampoule dénudée au plafond de la
pièce principale. Chanceuse pour une étudiante, je vivais dans un assez grand deux pièces bien placé et en bon état. On entrait donc par un petit couloir aux murs beiges qui donnait
directement sur la « grande salle » comme mes amies l'avait surnommée. Rectangulaire, celle-ci comprenait une table en bois toute simple recouverte d'une nappe orangée et qui, pour
l'heure, croulait sous les papiers. Un peu plus loin, près de la grande fenêtre, se trouvait le coin cuisine dont le sol, cette fois en carrelage blanc et non en parquet, était encombré de
quelques cartons de vaisselle que je n'avais pas le courage de déballer. Mes parents avaient décidé que ça apaiserait leur conscience s'ils m'en envoyaient. J'aurais mieux aimé une simple
lettre d'excuse, d'autant que mes placards étaient pleins.
Pour le reste, il y avait contre le mur de droite, entre deux portes, un canapé (neuf) du même orange que le tissu sur la table. En face contre l'autre mur se trouvait une bibliothèque pleine
et entourée de livres de toute part. Les deux portes dont je parlais un peu avant menaient respectivement à ma chambre et à la salle de bain avec WC. Bref, je ne vivais pas dans le grand
luxe, mais je n'étais pas la plus à plaindre.
« Tu peux aller te reposer si tu veux. Ma chambre, c'est la deuxième porte. Enlève juste tes chaussures... et ce qu'il reste de ton haut. »
Je le vis baisser les yeux sur ce dernier. On aurait cru qu'il n'avait rien remarqué jusqu'à présent. Pourtant, il avait bien du sentir quelques courants d'air. Des lambeaux de son T-shirt
pendouillaient misérablement et le peu qui tenait encore ses ses épaules était lacéré. Je ne savais pas du tout ce qu'il avait pu faire pour qu'il soit dans un tel état et n'ait pas la
moindre plaie, mais ça avait du être violent.
« Je ne verrais rien de plus que maintenant si tu l'ôtes, tu sais. Mais j'en ai peut-être un à ta taille si tu es tellement pudique.
- Non, non. Pas la peine de te déranger.
- Va dormir alors. »
Mais il ne bougea pas d'un centimètre. A la place, il me regardait avec un certain... intérêt ? On aurait cru qu'il tentait de lire en moi. C'était assez troublant.
« Tu es vraiment inquiète ?
- Crois-tu donc que je viendrais en aide comme ça à n'importe qui ?
- Intéressant.
- Quoi donc ?
- Je ne suis pas n'importe qui pour toi.
- Va dormir. »
Mais si j'espérais conclure la discussion sur cet ordre, je me trompai lourdement. Loin d'obéir, il alla juste s'asseoir sur le canapé – au moins ne s'écroulerait-il pas sur mon plancher – et
me fixa jusqu'à ce que je craque.
« Très bien. Tu m'intrigues. Ça te convient ?
- Je t'intrigue ? »
Je ravalai un juron bien senti.
« C'est ce que je viens de dire, oui. Si tes oreilles te font défaut, il serait vraiment temps que tu ailles te reposer.
- Qu'ai-je fait pour t'intriguer ?
- Tu... Tu m'agaces !
- Ah ? Je t'agace et ça t'intrigue ?
- Va. Dormir. »
J'avais la très curieuse impression de me répéter. Il rit. Mon énervement semblait l'amuser au lieu de l'impressionner, c'était bien dommage. Heureusement, il cessa d'insister et se leva
doucement de ma banquette pour atteindre ma chambre. Attentive malgré tout, je veillai à ce qu'il ne lui arrive rien. On n'était jamais totalement à l'abri d'un vertige malvenu, si tant est
que ça puisse être bienvenu.
« Attends ! »
Il se retourna, une main sur le chambranle de la porte.
« Oui ?
- Comment tu t'appelles ?
- Kanon.
- Gaia. » Je marquai une courte pause. « Mes parents ont un sens de l'humour détraqué, c'est tout.
- Je n'ai rien dit.
- Tu haussais un sourcil. »
Et il sourit, avant de refermer la porte derrière lui.
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